Jeudi 11 mars 2010
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Voir le film de Lee Daniels, Precious, est une traversée des ténèbres, une rencontre éprouvante avec le sordide et l'inhumain.
Le récit d'une adolescente noire illettrée et obèse dans le New York déliquescent des années 1990, sexuellement abusée et violentée par ses deux parents, enceinte d'un deuxième enfant dont le
géniteur est son propre père, qui lui inocule ce faisant le virus du sida, est une gifle pour ceux qui avaient oublié qu'il existait des misérables aux Etats-Unis.
Et qu'un grand nombre d'entre eux étaient noirs.
Aux Etats-Unis, le débat autour du film fut passionné parmi l'intelligentsia afro-américaine, les plus véhéments de ses membres se disant révulsés par un tel spectacle de haine de soi (le
réalisateur et l'auteur sont noirs) destiné, selon eux, à vendre du stéréotype racial à la classe moyenne blanche qui irait au cinéma se rincer l'oeil : pauvreté, inceste, viol, sida,
analphabétisme, obésité...
Assez de honte pour les Noirs tonnent-ils, assez de ces freak shows (foires aux monstres) qui font du Noir une bête, et assez du topos de la rédemption par l'écriture qui a été servi aux Noirs
pendant des siècles par le maître blanc.
Mais derrière la question raciale se dissimule, comme souvent, la question sociale : Precious incarne la grande contradiction du pauvre tel que nos sociétés se le représentent : difforme et
pourtant invisible. Le film invite donc à réfléchir aux thèmes du voyeurisme et de l'obscène dans des sociétés comme les nôtres, qui se sont évertuées à systématiquement défigurer la pauvreté.
Lee Daniels pose la question de la répulsion que nous inspirent ces personnages sans que jamais ceux-ci soient humiliés ni excusés, témoignant d'une audace artistique et politique à laquelle les
Etats-Unis ne s'attendaient pas.
Entre nomination aux Oscars et commentaires outragés, Precious nous plonge dans les entrailles d'une l'Amérique à contretemps, "si peu obamanienne", selon les mots mêmes du réalisateur.

Precious nous pousse à nous interroger sur les frontières de l'obscénité : obscénité de sa caméra devant le spectacle du sordide et de nos propres sentiments devant l'héroïne elle-même, ignoble
dans son corps et dans son martyre.
Le réalisateur confie qu'il voulait rendre à l'image la répulsion viscérale que l'héroïne Jones lui inspirait spontanément.
On lui reprocha cette démarche, en particulier pour la scène dans laquelle la jeune fille dévore goulûment une douzaine de morceaux de poulet frits, l'huile suintant sur le visage de la gloutonne,
qui sait pourtant que les autres la réduisent à un "tas de graisse noire".
La graisse de Precious Jones apparaît alors comme le stigmate de son indignité mais, comme George Orwell le disait de la crasse des prolétaires du XXe siècle, elle est aussi "une toile de fond, une
manière d'être, une justification, un signe distinctif, un masque, un fardeau".
Privée de son corps, Precious est privée de sa voix jusqu'à ce qu'elle apprenne, à 16 ans, à lire et à écrire.
Les viols et sévices dont elle est victime auraient pu la rendre entièrement invisible, n'étaient sa capacité à se rêver autre, blanche, mince, métisse, belle... et sa détermination à reprendre le
contrôle de sa vie par le passage de l'oralité à l'écriture.
On suit alors la progression d'un manuscrit alternatif à celui de son corps : le cahier dans lequel elle écrit, par bribes phonétiques, qui est Clareece Precious Jones.
La monstration de son corps et ses tourments ne déqualifient donc pas le langage, bien au contraire.
La parole de la jeune fille est ce qui la définit, épargnant par là même au spectateur le malaise qui naîtrait de l'explicite absolu.
Avec un film aussi militant, Daniels entre par effraction dans un débat houleux aux Etats-Unis que les sciences humaines n'ont toujours pas tranché, celui d'une "culture de la pauvreté" qui
expliquerait in fine les impasses de l'intégration des Noirs.
Un tel postulat culturaliste (la pauvreté serait auto-entretenue plus que subie) joue de la confusion ambiguë entre "culture de la pauvreté" et "culture des Noirs pauvres ", coloration raciste du
thème européen des "pathologies sociales" irréductibles des classes dangereuses.
Si le pauvre est perçu comme un monstre social dans les sociétés qui se veulent d'abondance, y a-t-il alors encore un pauvre derrière les monstres de Precious ?
Le film est, par ailleurs, une dénonciation terrible de la faillite des services publics américains, depuis la directrice d'école qui renvoie l'adolescente parce qu'elle est enceinte, les
professeurs qui ne devinent pas son illettrisme, l'hôpital qui la met à la rue avec son nourrisson, jusqu'à l'assistante sociale hypocrite et l'ensemble des services sociaux qui n'ont su protéger
Precious pendant toutes les années de son martyre.
Mais si Precious entend s'élever seule au-dessus de sa condition, faisant mentir les experts en assistance, elle ne doit sa libération de la prison que constitue son illettrisme et, en creux, son
déterminisme familial, qu'à l'institutrice dévouée, salariée d'une école alternative, sorte de classe-relais où l'on donne une nouvelle chance à des jeunes femmes noires et latinos, brisées elles
aussi par la brutalité des hommes et l'indifférence du reste du monde à leur sort.
Car les Precious Jones existent dans la réalité.
Non seulement parmi les quatre cinquièmes des jeunes femmes noires touchées par l'obésité, dont un tiers vivent dans la pauvreté, non seulement chez celles frappées par le virus du sida, première
cause de leur mortalité.
Mais également parmi des figures célèbres de l'industrie culturelle noire américaine qui ont entendu dans ce film un triste écho de leur propre existence.
Alors qu'il n'était qu'un petit film indépendant, il a ainsi reçu le parrainage miraculeux des deux personnalités noires les plus puissantes dans le monde culturel, Oprah Winfrey et Tyler Perry,
deux enfants violés.
Télévangéliste profane des femmes africaines américaines de plus de 40 ans, Winfrey est l'archétype de la femme noire ayant dû se battre seule contre le stigmate et l'opprobre.
C'est ce qui lui donne le droit de déclarer, oubliant toutes les Michelle Obama, que "nous - les femmes noires - sommes toutes des Precious".
Indéniablement, si Mo'Nique (dans le rôle de la mère), ou si Gabourey Sidibe dans le rôle de Precious gagnaient l'Oscar, une autre communauté noire serait représentée et célébrée en 2010.
Celle des ghettos et de Katrina.
Peut-être Precious est-il finalement une oeuvre très "obamanienne", c'est ce que suggère Sapphire - auteure du livre Push (Points, 1998) dont Precious est l'adaptation -, lorsqu'elle tranche : "
Nous avons un président noir, nous pouvons désormais regarder nos ombres en face."
Sylvie Laurent / Le Monde
Solidairement,


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Merci
Par Sid'Aventures
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Publié dans : sidaventures
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